24/10/2022

La déviance entre l'économie des mesures de compensation et l'économie de l'environnement (partie 2)

On voit bien que les enjeux en terme de biodiversité s’ils ne sont abordés qu’en terme de services rendus demeurent limités. Les notions de protection de la biodiversité et de protection des services écosystémiques ne se recoupent que partiellement.

Aborder les politiques publiques sous cet angle revient donc à abandonner des pans entiers de nature…

Car, premièrement, un service n’est qu’un service du point de vue de son bénéficiaire et cela peut évoluer avec le temps.

Deuxièmement, La notion de service relève du registre normatif (qui fait référence à une idée du bien) et non descriptif.

Troisièmement, les bénéfices doivent -ils être pensés de façon individuelle ou collective ? Subjective ou objective ? Encore faut-il que nos préférences concourent toutes à notre bien-être…

On en est donc arrivé à une instrumentalisation de la nature par l’équation suivante :

La nature a une valeur (de bien-être + économique) pour l’homme DONC elle a une utilité.

A partir de cette notion, Il y a certaines valeurs qui s’échangent directement sur le marché (les arbres, les droits d’entrée dans des parcs…) et on ramène la valeur des biens à ce qui les menace (cours du bois = valeur de la forêt ; cours du poisson = valeur des écosystèmes marins).

D’autres sont reliées à des coûts plus difficiles à déterminer: (ex : les coûts de transport pour arriver à un site exceptionnel ou le prix de l’immobilier quand le bien est dans une zone environnementale protégée).

D’autres valeurs sont mesurées en fonction du coût de substitution (ex : restauration d’une rivière versus création d’un bassin), ce qui évolue souvent avec le temps et les techniques.

D’autres valeurs sont posées sur un marché fictif (ex : combien seriez-vous prêt à payer/recevoir pour protéger/sacrifier…)…

La propagation de l’idée que toutes les valeurs peuvent être mesurables et quantifiables représente un vrai danger. Et on l’a vu dans un premier post, quelle valeur pour l’amitié ?

Par ailleurs, on parle de valeur au singulier, mais en économie on distingue la valeur d’usage (= une chose nous est utile) et la valeur d’échange (= son prix).
Or on sait qu’il y a des choses à forte valeur d’usage (l’eau) mais à faible valeur d’échange (un diamant) et vice et versa.

On se rend donc compte que toute évaluation monétaire ne rend pas bien compte de la valeur intrinsèque d’une chose et comme il n’y a pas de marché de la nature on ne parle jamais que de sa valeur d’usage, ce qui est incomplet.

C’est en confondant ces deux notions, qu’on finit par dire « il faut donner un prix à la nature pour pouvoir la protéger » (Le monde, 20/10/2010).

De son côté, la philosophie distingue la valeur intrinsèque (en soi) et la valeur instrumentale (= moyen pour atteindre une autre fin, comme l’argent). Donc quand l’économie entend estimer la valeur de la biodiversité, elle agrège des valeurs très différente qui n’ont pas toutes la même unité.
Et il faut impérativement différencier les valeurs quantifiables par des éléments extérieurs à nous. Or si notre identité est faite d’interactions complexes et permanentes avec la nature, comment la quantifier comme si elle était hors de nous ?

Ces évaluations trouvent encore plus leurs limites dans les valeurs culturelles, esthétiques, spirituelles ou morales.

Alors il y a-t-il une solution ?

Si on admet que les activités humaines sont la cause d’une transformation radicale et irréversible de la planète, et que le moteur de celle-ci est le moteur économique, rien ne sert de chercher une solution dans la logique qui pose le problème. Par contre si on reconnaît la multiplicité des valeurs accordées au monde naturel, si on souhaite les étudier dans leur diversité et développer des espaces et des prises en compte de celles-ci, alors il y a une voie.

Certains ont avancé le concept de paiements pour services écosystémiques (ou PSE). C’est un système qui vise non plus à condamner les mauvais acteurs, mais à récompenser les bonnes pratiques afin d’encourager les comportements favorables à la biodiversité.

Ce concept est séduisant mais pose d’autres questions : ce paiement est instauré pour quels services ? La protection d’un espace ne va-t-elle pas encourager la surexploitation d’un autre ? Quid de la pérennité de la mesure si l’incitation financière n’est pas renouvelée ? Comment évaluer l’effet de ces mesures ?

En France, la loi sur l’environnement de 1976, renforcée par les accords du Grenelle de l’environnement, oblige les porteurs de projets à EVITER puis REDUIRE leur impact sur les milieux naturels. Lorsque des dommages résiduels demeurent ils sont dans l’obligation de COMPENSER ces impacts. Aujourd’hui des opérateurs proposent sur le marché des actifs de nature pour permettre aux destructeurs de s’acquitter facilement de leurs obligations (ex de la CDC-Biodiversité en plaine de Crau ).

Ce système n’est pas optimum mais il permet de sauvegarder certains espaces remarquables a fort potentiel de régénération.

Donc à tout vouloir monétariser, on éloigne les gens de leur capacité à nouer une relation éthique avec le monde naturel. Et c’est cette capacité que terres à Terre veut développer.

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